Réunion des collectifs parisiens issus du 29 mai
Un récit de fin de manif
20 mars 2006 - Par 

Une pote (partie en voyage) me demande des nouvelles de la manif de samedi.
Je ne l’avais pas prévu, mais je me suis mis à écrire et j’ai décidé de faire circuler ce texte...
Par Joël

Je suis arrivé place de la Nation seulement à 19h, quand je suis arrivé ça bastonnait déjà depuis une bonne heure (j’ai demandé) dans un bout de rue qui part de la nation (celle où la boutique st maclou fait l’angle, bizarre endroit pour ça...), partout sur la place il y avait plein de monde, des gros attroupements de fin de manif (dont un autour d’une géniale/délirante fanfare), la manif (cortège CGT) continuait à arriver par le bd Diderot, après eux il y avait un gros trou et ensuite il y avait FO au lointain ... et encore plus loin les girophares des CRS fermant le cortège.

Ce qui s’est produit est vraiment de la lutte urbaine : quand les boutiques sont pillées ce n’est pas pour voler de la marchandise ou la caisse, c’est pour se fournir en objets qui deviennent alors projectiles ou supports de barricades (la boutique St Maclou et une agence d’assurance y sont passés...).

Même le mobilier urbain le plus lourd est mis à contribution, exemples :
• bancs de ville (en fonte et en bois) déterrés, démontés et dont les différents éléments sont lancés séparément ou assemblés en barricades avec d’autres trucs,
• panneaux de circulation eux aussi littéralement sortis du goudron/béton et qui sont ensuite lancés à plusieurs comme des javelots, ou manipulés en frontal comme des béliers, ou accumulés en barricades,
• aussi énormément de projectiles en verre (il y avait autant de bris de verre sur le sol qu’au petit matin d’un lendemain de Fête de la Musique ou de 14 Juillet...),
• et puis aussi des fois des torches rouges (façon cheminot, ou act up...) qui sont allumées et tenues en main dans le face à face de baston avec les CRS,
• aussi des gros pétards à corbeau et même des beaux feux d’artifices qui s’élèvent dans le ciel sous des "ouaiiiiiiiii !!!!!" de centaines de personnes et qui font un gros "boummmmm !!!!!!" dans le ciel puis qui retombent au dessus de l’endroit où "ya basta !" (et du coup tout le monde rapplique encore plus de tous les coins de la place, pendant que ça gueule encore plus fort de partout contre le CPE...)

Des manifs avec conflits j’en ai vu : puisque moi j’ai toujours autant la trouille des coups, je peux juste dire que je "vois/regarde" (... mais j’veux pas évacuer la place quand même !). J’ai donc déjà vu des poubelles retournées et/ou brûlées, idem avec des voitures, j’ai aussi vu de très près des vitrines et des abribus exploser en éclats, mais ce qui se passe là est vraiment d’une autre envergure...

Par contre qu’est-ce qu’on a bouffé comme lacrymo : aïe aïe aïe.... Tout le monde refluait en hurlant : "à bas l’état, les flics et les patrons !" "Sarko facho le peuple aura ta peau !"...

Avec d’autres (des gens qui étaient là comme moi) nous déconçons la pharmacie de la place de la nation qui affiche ouverte de 7h à minuit, et qui a subitement flippé et fermé en nous virant alors qu’on était en train de s’acheter du sérum physiologique pour tenir le coup après s’être collectés pour pouvoir en acheter (un mouv’ collectif improvisé absolument génial !), ce n’était pas justifié de fermer la pharmacie car le conflit était à l’opposé de la place, on a gueulé en se faisant sortir : c’est purement dégueulasse et ça c’est vraiment une façon de prendre position  !!! Du coup on a partagé avec d’autres qui n’avaient pas pu s’en acheter (ambiance de délire total : "grand atelier public : mouille moi les yeux chéri merci" avant que le conflit n’empire...) et quand toutes les p’tites doses étaient vidées, on est de nouveau tous repartis dans diverses directions...

La nuit est tombée, les réverbères se sont allumés, mais plein de gens restaient sur place, vraiment des centaines : des rebelles affichés, des gens comme tout le monde, des femmes, des hommes, des gens de toutes les couleurs, de générations différentes, des autonomes, des syndiqués, et ça gueulait contre le CPE ! Alors ok ça c’est pas nouveau, mais quand même.... je n’avais jamais partagé de sérum physiologique avec des inconnus aussi variés !

J’ai toujours dit que la place de la nation est un lieu de merde pour la baston/dispersion, ce soir j’ai beaucoup repensé à deux manifs qui avaient alors tant mal tourné ici même : c’était des manifs du mouvement en opposition à l’équivalent du CPE qui avait été proposé par Balladur (à l’époque le ministre de l’intérieur c’était Pasqua), et dont Sarko (alors porte parole du gouvernment) a dû par la suite annoncer le retrait (tout comme on a obtenu le retrait du projet Devaquet en 86 et d’autres entre deux...) enfin bref cette année-là il y avait des casques blancs (présidents d’asso observatrices des droits de l’homme, personnes accréditées de justice ou de droit), mais ils s’étaient pris la charge de matraques comme les autres et la France ne s’était pas mise en grève générale le lendemain... mais pardon, là je m’égare.

Les CRS ont donc simultanément fermé l’avenue ph auguste, le bd voltaire, la rue du fbg st antoine, le cours de vincennes et l’accès au côté 12è (Dorian). Leur dispositif était établi 1 sur 2 : une rue bloquée par des CRS en casques avec boucliers, une rue bloquée par la même chose + camionnettes équipées de barrières anti émeutes. Il y avait aussi de nombreux véhicules de gardes mobiles sur ces avenues, à moins de 30m derrière eux.

Il semblerait que le cortège final de la manif (FO) a dispersé du côté de faidherbe chaligny sans monter place de la nation, mais il faut dire que même de là-bas ils devaient sentir la lacrymo car le vent était contre nous (météo facho !), le lieu de baston a reflué sous la lacrymo pour se répandre en trois nouveaux différents lieux de baston, il y avait aussi deux feux de palettes allumés sur la place, beaucoup se sont dispersés dans le bordel général (trop de lacrymo et trop de baston, et puis la manif était quand même partie de denfert rochereau, c’est un long parcours...).

Sur une pancarte en carton abandonnée sur le trottoir, il était inscrit au feutre en grosses lettres "JE SUIS POUR LA PRECARISATION DES NOTABLES", et en dessous il y avait une photocopie collée : une gravure représentant la prise la bastille le 14 juillet 1789, cette pancarte n’était pas signée.

A un autre endroit j’ai vu une basket toute seule, taille 44.

En rentrant à pieds j’ai réalisé qu’on était le 18 mars et que c’était l’anniversaire du soulèvement de la Commune.

CES INFOS DE TERRAIN DOIVENT POUVOIR SERVIR A INFORMER QUI VOUS VOULEZ...

Forum
Réunion des collectifs parisiens issus du 29 mai